Un rapport qui vient d’être l’objet d’une fuite souligne les échecs du lobby israélien pour contrer le mouvement BDS

Des groupes de pression clés en faveur d’Israël ont admis avoir échoué à contrer le mouvement de solidarité avec la Palestine, en dépit d’une augmentation massive de leurs dépenses. Cet aveu est contenu dans un rapport secret que The Electronic Intifada a obtenu.

Le rapport, publié ici complètement pour la première fois, souligne l’échec d’Israël à endiguer « la croissance impressionnante » et les « succès significatifs » du mouvement de Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) en faveur des droits palestiniens. Il conçoit aussi des stratégies, approuvées par le gouvernement israélien, pour inverser la tendance à la détérioration de la position d’Israël.

Mais tout en appelant à des mesures plus dures contre le mouvement de solidarité avec la Palestine, le rapport n’offre aucune idée nouvelle pour gérer la manière dont Israël se débat, non avec un problème d’image, mais avec un problème de réalité : son régime d’occupation, de colonisation et d’apartheid est de plus en plus perçu dans le monde entier, même par beaucoup de défenseurs d’Israël, comme répréhensible et insupportable.

Le rapport identifie néanmoins des inquiétudes clés et des cibles probables pour les concepteurs de la propagande israélienne.

Alors même qu’il tente de trouver une formule pour le vaincre, le rapport admet que le mouvement en faveur des droits palestiniens est fondé sur des « arguments attirants et sophistiqués » auxquels Israël a été jusqu’à présent incapable de répondre.

La « question 20X »

Le rapport est simulé par ce qu’il appelle la « question 20X » – le fait que les groupes pro-israéliens ont augmenté leurs dépenses pour combattre le mouvement de solidarité avec la Palestine vingt fois dans les six dernières années et que malgré ces dizaines de millions de dollars, pourtant, « les résultats demeurent insaisissables ».

L’existence du rapport a été révélée en février par The Jewish Daily Forward.
Il avait été préparé par la Ligue anti-diffamation (LAD) et l’Institut Reut, un think tank [groupe de réflexion] israélien fondé par l’ancien conseiller au gouvernement Gidi Grinstein, avec l’aide d’ « experts » de groupes de pressions israéliens et du gouvernement israélien.

Selon le Forward, Reut et la LAD devaient « seulement diffuser des copies imprimées du rapport » à des opérateurs pro-israéliens choisis, et le journal ne l’avait reçu qu’à condition de ne pas le publier intégralement. Le document complet peut être lu ci-dessous [en anglais].

« Des succès significatifs »

Des conclusions clés du rapport LDA-Reut incluent :

  • Les militants solidaires de la Palestine peuvent se vanter de « succès significatifs », y compris de créer « un esprit du temps défavorable à propos d’Israël » dans de nombreuses parties du monde.
  • Le mouvement de solidarité en faveur de la Palestine s’est « étendu d’Europe aux États-Unis et dans de nombreux endroits du monde entier » et a « approfondi ses alliances avec d’importants groupes en faveur de minorités et des coalitions pour la justice sociale ».
  • La solidarité avec la Palestine a « migré au sein des partis de gauche traditionnels en Europe » et « pourrait gagner du terrain » aux USA.
  • Les guerres répétées d’Israël à Gaza – en 2009, 2012 et 2014 – ont « stimulé » le soutien à la « délégitimation » d’Israël.
  • « Les efforts ciblés de boycott contre la présence continue d’Israël en Cisjordanie, et particulièrement contre les colonies, gagnent du terrain ».
  • La plus grande partie du « dommage collatéral » fait à Israël par le mouvement BDS est le résultat d’un « boycott silencieux » croissant — des groupes, des individus, des compagnies qui décident sans le dire de se retenir de tout engagement avec Israël, soit à cause de leur soutien aux droits palestiniens, soit simplement « pour éviter des problèmes et des critiques inutiles ».

Approuvé par Israël

Comme The Electronic Intifada l’a rapporté auparavant, selon le résumé du Forward, le document plaide pour « créer une division » entre ceux qui sont selon lui les « délégitimateurs » purs et durs qui dirigent le mouvement BDS et les « critiques modérés » d’Israël. Il suggère de traiter les premiers « sans compromis » et « secrètement ».

En 2010, Reut avait prôné que les services secrets israéliens « sabotent » BDS dans le cadre d’une « stratégie d’attaque ».

Le document de 2010 a façonné la stratégie d’Israël et de son lobby dans le monde entier. Le nouveau rapport répète des thèmes clés du document précédent : il salit le mouvement de solidarité envers la Palestine en le taxant de foyer pour l’antisémitisme et tente de relier ce mouvement à l’Iran et au « terrorisme ».

Ce rapport a reçu une approbation directe d’un responsable important dans la bataille globale d’Israël contre les soutiens des droits palestiniens. « La corrélation entre le mode opératoire du ministère et ce qui sort de ce document est très élevée », selon une phrase citée par le journal de Sima Vaknin-Gil, directrice générale du ministère israélien des Affaires stratégiques. « Je suis heureuse de voir que nous partageons un point de vue très similaire en ce qui concerne ce défi et la stratégie souhaitable ».

Sous le ministre actuel, Gilad Erdan, le ministère des Affaires stratégiques a été engagé dans ce qu’un journaliste, expert sur les services de renseignement israéliens, a qualifié de « black ops » [opérations secrètes] contre le mouvement des droits palestiniens.

Selon l’analyste, Yossi Melman, ces attaques pourraient inclure « des campagnes de diffamation, du harcèlement, des menaces sur les vies des militants » ainsi que des « empiètements sur, et des violations de, leur vie privée ».

Le rapport LDA-Reut révèle aussi l’identité du « directeur du renseignement » du ministère des Affaires stratégiques. Shai Har-Zvi est nommé comme l’un des nombreux contributeurs au document.

Le rapport souligne l’importance de rassembler des « renseignements » contre le mouvement.

Selon Melman, la section de renseignement du ministère est gérée par d’anciens agents des services d’espionnage.

Trump est-il mauvais pour Israël ?

Le rapport reconnaît qu’Israël est de plus en plus perçu comme une cause de droite.

À court terme, l’élection de Donald Trump pourrait conduire à une « relation plus chaleureuse » avec Israël, en comparaison avec les années Obama, prétendues orageuses, affirme le rapport de LDA-Reut.

Mais sur le long terme, Trump pourrait être mauvais pour Israël en l’associant à la politique de son administration de droite, profondément impopulaire avec « de nombreux Juifs américains et des libéraux et progressistes non-juifs ».
« La communauté juive américaine subit sa plus profonde crise d’identité, dans laquelle le rôle d’Israël dans l’identité juive pèse lourd », affirme le rapport. Il prédit « un déclin dans le militantisme juif traditionnel en faveur d’Israël » et dit qu’un « militantisme juif anti-israélien accru » est déjà évident.

Cette érosion du soutien juif en faveur d’Israël et de l’identification des Juifs avec Israël est le résultat de la « perception » qu’Israël s’éloigne de l’image qu’il cherche à promouvoir, celui d’un pays « pluraliste, cherchant la paix et démocratique ».

« Le gouvernement israélien semble sous-estimer le dommage collatéral de sa politique au statut d’Israël dans les communautés de la diaspora juive », dit le rapport.

Les efforts pour combattre le mouvement de solidarité avec la Palestine « échoueront s’ils s’accompagnent de sentiments anti-musulmans qui poussent les critiques modérés et les simples spectateurs » vers le mouvement de solidarité pour la Palestine, met en garde le rapport. Exploiter et promouvoir l’islamophobie a été une tactique clé de la défense d’Israël dans les dernières années.

Chasser les gens

Alors que la base du soutien à Israël devient plus étroite, le rapport voit un défi majeur dans la « montée de l’intersectionalité » — le fait que d’autres peuples luttant contre la violence et l’oppression voient leur situation comme liée à celle des Palestiniens.

« La cause palestinienne a été largement adoptée » par « beaucoup de groupes marginaux », affirme-t-il.

Le rapport mentionne les communautés LGBTQ, les groupes hispaniques et afro-américains, comme des groupes de plus en plus sympathiques aux droits palestiniens et qui doivent être ciblés intensivement par les efforts d’ « engagement » du lobby israélien.

Israël, dit le rapport, a défini son ennemi trop largement, en regroupant les « critiques modérés » qui peuvent être contrôlés et même tournés en alliés contre BDS, avec les « délégitimateurs » et « critiques durs » qui doivent être combattus sans compromis.

Pourtant Israël et quelques-uns de ses représentants les plus loquaces ignorent ce conseil. À une récente conférence anti-BDS à New York, soutenue par Israël, un intervenant a attaqué un étudiant juif du groupe libéral sioniste J Street en tant que représentant d’une « organisation antisémite ».

À la même conférence, le fondateur de l’Institut Reut Gidi Grinstein soulignait le besoin pour Israël de gagner le soutien des progressistes car c’est seulement « grâce aux groupes progressistes que nous pourrons vaincre ».

De manière encore plus frappante, cette semaine, le Premier Ministre Benjamin Netanyahu a contrarié l’un des plus proches alliés et fournisseurs d’armes d’Israël en annulant une rencontre avec le ministre allemand des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel.

Le crime commis par Gabriel était qu’il avait prévu de rencontrer aussi deux organisations sionistes de gauche, le groupe des droits humains B’Tselem et Breaking the Silence, qui rassemble des témoignages de soldats israéliens sur les violations des droits palestiniens qu’ils ont commises.

Doublant la mise, le vice-ministre israélien des Affaires étrangères a appelé Breaking the Silence un « ennemi » d’Israël.

Gabriel a déclaré que si les dirigeants allemands avaient agi de la même manière que Netanyahu, ils auraient été qualifié de « fous ».

Le rapport met en garde sur le fait qu’« une approche brutale aux critiques modérés peut en fait les chasser encore plus loin et les rapprocher du camp anti-israélien, au lieu de les rapprocher d’Israël ».

Le rapport reconnaît aussi que les lois anti-BDS appuyées par Israël et ses groupes de pression dans divers pays « ont soulevé des inquiétudes à propos de violations possibles de la liberté d’expression », qui détournent aussi des soutiens potentiels d’Israël.

Pas de bonnes réponses

Le rapport de 30 pages consacre quelques phrases à reconnaître —au moins en partie— quelques-unes de causes profondes de la dégradation de la situation globale d’Israël : « La politique d’Israël envers les Palestiniens de Cisjordanie, l’absence d’un processus de paix et la poursuite de la politique des colonies ». Il pointe aussi « le mauvais traitement de la population autochtone —les Arabes citoyens d’Israël ».

Mais le rapport ignore l’évidence, à savoir qu’Israël peut mettre fin au mouvement BDS en mettant fin à ses motifs : le déni systématique des droits palestiniens.

Il recommande au contraire qu’Israël et son lobby continuent « ses messages et son marquage positifs » pour dépeindre Israël comme une plaque tournante de « l’innovation » et de la « créativité » — des stratégies d’évitement qui ont échoué jusqu’à présent.

Le rapport reconnaît que ce qu’il appelle « le mouvement de délégitimation » est « fondé sur des arguments intellectuels qui défient les fondations du sionisme ». Il identifie « un besoin de répondre intellectuellement à ces arguments d’une manière aussi attirante et sophistiquée ».

Pourtant il est immédiatement apparent que les intellectuels sionistes n’ont pas de réponse convaincante aux arguments selon lesquels il ne peut exister quelque chose comme « un état juif et démocratique » sans des violations massives et répétées des droits fondamentaux de millions de Palestiniens, particulièrement des réfugiés qui sont empêchés de retourner à leurs foyers simplement parce qu’ils ne sont pas Juifs.

C’est précisément pourquoi Israël et ses groupes de pression essaient de redéfinir toute remise en cause des assertions politiques sionistes comme une forme d’antisémitisme.

Ce rapport établit comme objectif de rendre la « délégitimation » —toute remise en question du « droit » d’Israël à exister comme un état explicitement juif sans prendre en compte ce que cela signifie pour les Palestiniens — « socialement inappropriée ».

Par cette définition, tout appel pour un état moderne et démocratique dans lequel les Juifs, les Musulmans, les Chrétiens et les personnes de toutes les identités nationales ont des droits entiers, égaux et protégés, constitue une attaque antisémite.

La LDA et l’Institut Reut reconnaissent de fait qu’Israël n’a pas d’argument victorieux qui puisse influencer les prétendus « spectateurs », les personnes qui n’ont pas encore une opinion sur son traitement des Palestiniens. Ils mettent en garde sur le fait qu’une « stratégie ‘préemptive’ pour présenter le côté israélien du conflit à ces « spectateurs » ne sera probablement pas efficace. Seulement une fois établie une connexion émotionnelle positive, la tactique de la *hasbara pourra être efficace ».

*Hasbara est le terme hébreu pour la propagande gouvernementale israélienne.

Source : AURDIP / ELECTRONIC INTIFADA / LE RAPPORT en intégralité

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