Palestine : L’impasse sanglante

Les brèves accolades « fraternelles » à Jérusalem entre Olmert et Abbas sont venues juste à temps pour que, dans les salons et les allocutions de fin d’année, l’on puisse parler de « signes encourageants » et de « reprise de dialogue ». Un journaliste israélien a parlé d’un « show commandé par Washington ». Olmert a même eu le sarcasme de se référer à un « processus de paix » et à la « Feuille de Route » et d’annoncer deux jours plus tard la construction d’une nouvelle colonie à l’autre bout des Territoires palestiniens. Pendant ce temps, la vie au quotidien des Palestiniens va de mal en pis : non seulement le fardeau de la misère devient insupportable, non seulement l’armée israélienne continue à frapper partout et à tout moment, mais voici que les combats inter-palestiniens dans les rues de Gaza et de Cisjordanie ont déjà fait seize morts. Sous la pression israélienne, le premier ministre palestinien a été humilié pendant 8 heures au point de passage et 35 millions de dollars de dons lui ont été dérobés avant que d’obscures forces de sécurité palestiniennes attentent à sa vie.

Faut-il s’étonner de cette situation anarchique ? De nombreuses voix, dont celle du Comité pour une Paix Juste, avaient averti qu’un gel des aides financières allait provoquer « une grave crise humanitaire » et « un risque de chaos généralisé ». Comment pourrait-il en être autrement ? Prenons l’exemple de la bande de Gaza : un territoire de 40 km sur 10 km avec 1,4 millions d’habitants (3823 hab/ km2), en grande partie des réfugiés. Depuis dix mois, ils ne reçoivent plus guère de salaire, les trois quarts doivent survivre avec moins de un euro et demi par jour, 80% sont au chômage. On y vit dans une prison à ciel ouvert, ni hommes ni marchandises ne pouvant sortir. Les institutions et les entreprises ont été systématiquement détruites par Israël. Depuis les élections législatives qui ont amené le Hamas au pouvoir, l’Union européenne gèle toute aide financière au gouvernement palestinien et Israël retient 500 millions de taxes de passage appartenant aux Palestiniens. Les ministères n’ont plus d’argent pour payer leurs employés. Les banques, sous la pression américaine, empêchent tout transfert d’argent en direction des territoires. Plusieurs ministres et de nombreux parlementaires ont été kidnappés et sont retenus dans les prisons israéliennes. Ces énormes pressions visent à empêcher un gouvernement démocratiquement élu de fonctionner. Elles créent un vide de pouvoir, amènent une déstabilisation politique et alimentent les tensions au sein d’une société fractionnée par l’occupation et où abondent les armes.

L’Union européenne dit vouloir ainsi imposer au Hamas la reconnaissance d’Israël. Ce qui en soi pourrait constituer une demande justifiée devient perfide à la lumière des réalités : on demande à celui qui chaque jour continue à être chassé de ses terres de reconnaître l’Etat occupant, sans même que cet Etat se définisse ses propres frontières. Car si les Nations Unies et le Droit International parlent de « Territoires occupés », les porte-paroles du gouvernement israélien parlent de « territoires disputés ». Ils ne disent pas « Cisjordanie », ils disent « Judée et Samarie » comme pour mieux souligner leurs prétentions bibliques sur cette terre. Olmert vient de déclarer : « Le gouvernement et l’opinion publique [israéliens] sont hostiles au retour aux frontières d’avant 67 ». Il y a peu, la ministre de l’éducation nationale a eu l’audace de proposer que la Ligne Verte (la frontière internationalement reconnue) figure dans les livres scolaires : il y eut un tollé général et elle s’est fait vertement réprimander par Olmert. Les élèves israéliens continueront donc à ne pas savoir où commence et où finit leur pays. Et c’est bel et bien cet Israël-là, qui continue à grignoter les terres palestiniennes, que l’Union européenne demande au Hamas de reconnaître !

La deuxième condition imposée au Hamas est qu’il « renonce à toute forme de violence ». Il est permis bien sûr, surtout à Noël, de rêver d’un monde sans violence. Cette demande est néanmoins déconcertante de la part d’une « communauté internationale » qui ne s’implique nullement pour faire respecter le droit (longue liste de résolutions des Nations unies, avis de la Cour Internationale de Justice sur la construction du mur, Conventions de Genève – tous violés par Israël). Les Palestiniens seraient-ils le seul peuple au monde qui n’ait pas le droit de lutter contre la colonisation de ses terres et contre l’occupation ? Le mouvement Hamas a par ailleurs scrupuleusement et unilatéralement respecté un cessez-le-feu pendant 18 mois. Il est vrai que certains groupes armés incontrôlés continuent à tirer des roquettes artisanales sur le Néguev, semant l’insécurité parmi les habitants de Sderot. En six années, ces tirs ont causé la mort de six personnes en Israël. Or, de l’autre côté, les attaques israéliennes contre Gaza ont fait 460 morts au cours des six derniers mois (surtout lors des attaques cyniquement baptisées « pluies d’été » et « nuages d’automne »). Ce qui n’empêche pas des pays européens de livrer à Israël des centaines de millions d’euros en armes sophistiquées.

Et voilà que le Président Abbas annonce des élections anticipées pour sortir de la crise. Les Palestiniens qui avaient voté il y a 10 mois lors d’un scrutin certifié correct, seraient donc appelés bientôt à revoter, cette fois-ci avec le ventre creux. Malgré le fait que la Constitution palestinienne ne prévoit pas une telle dissolution du Parlement, Abbas reçoit immédiatement le soutien d’Israël, des Etats-Unis et d’autres pays occidentaux. Mais un grand nombre de Palestiniens y lisent plutôt une stratégie visant à dérober au Hamas sa victoire, une forme de « coup d’Etat ». Lors d’un récent sondage d’un institut norvégien, seulement un Palestinien sur cinq s’exprime en faveur de nouvelles élections. Le jeu politique auquel Abbas se prête risque de discréditer la culture démocratique des Palestiniens et fait monter les risques d’une radicalisation et d’une explosion généralisée. Le gouvernement Bush a exprimé récemment le souhait d’envoyer pour 40 millions de dollars en armes à la garde présidentielle (Le Monde, 19 décembre). Selon l’AFP de ce 28 décembre, l’Egypte elle-même a livré en coordination avec Israël une importante quantité d’armes aux forces du parti Fatah fidèles au président palestinien « modéré » Mahmoud Abbas, a indiqué jeudi un responsable israélien. Ces faits semblent clairement indiquer de la part de leurs auteurs un pari sur un scénario de luttes fratricides, voire de guerre civile. Et si, par un geste de défiance, les Palestiniens élisaient de nouveau un gouvernement ou même un président issus du Hamas ? C’est un bien piètre message de démocratie que les puissants du monde sont en train d’envoyer au peuple palestinien.

Jusqu’où laissera-t-on se dégrader la situation ? Pourtant, il existe un large consensus international sur la seule sortie de l’impasse actuellement réaliste : la coexistence de deux nations, avec un Etat palestinien souverain sur Jérusalem-Est, la Cisjordanie et Gaza et une solution juste au sort des millions de réfugiés. L’Etat palestinien serait ainsi établi sur 23% du territoire de la Palestine historique (au moment de la création d’Israël, l’ONU avait promis 44% aux arabes). Le peuple palestinien, le Hamas inclus, serait prêt à s’engager sur cette voie, de nombreuses déclarations de dirigeants Hamas allant dans ce sens. Mais Israël ne l’entend pas de cette oreille. Sa politique, jour après jour, est en train de détruire la vision et la faisabilité de deux Etats souverains. Il mise, à travers d’énormes pressions, privations et souffrances, sur un découragement du peuple palestinien. Il verrait d’un bon œil un pantin aux commandes de la Palestine prêt à renoncer au rêve national et à mater toute forme de résistance.

Jusqu’à quand l’Union européenne participera-t-elle à ce jeu et fermera-t-elle les yeux sur les réalités et les vrais desseins de l’Etat hébreu ? Jusqu’à quand continuera-t-elle à participer à la dégradation dangereuse de ce qui reste de la Palestine, à traiter Israël en partenaire privilégié et à célébrer les « valeurs communes » ?

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