Interview de l’ambassadrice d’Israël ou l’art de la propagande

Interview de l’ambassadrice d’Israël ou l’art de la propagande (Courrier des lecteurs, Wort du 18 juin 2016)
Le 10 juin 2016, le Wort publiait un entretien avec Simona Frankel, ambassadrice d’Israël en Belgique et au Luxembourg. Une belle illustration de l’ouvrage (2001) de l’historienne Anne Morelli, Principes élémentaires de propagande de guerre (utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède…). Les étudiants en sciences politiques se feront un plaisir de décortiquer ce cas d’école ;les amis de la Palestine et les vrais amis d’Israël (ceux qui disent leurs 4 vérités aux amis qui déconnent) ont envie de pleurer …

Simona Frankel déplore l’attentat qui s’est produit à Tel Aviv le 8 juin : je partage avec elle la même sidération, le même effroi à chaque fois que des victimes innocentes sont aveuglément frappées. Des tragédies odieuses, qui ne font qu’envenimer le conflit. Elle évoque une Tel Aviv frappée « dans sa normalité, sa banalité ». On ne pourrait en dire autant à Gaza ou en Cisjordanie : normalité et banalité ont depuis longtemps disparu sous une occupation (terme étrangement absent de l’échange avec le journaliste) bientôt cinquantenaire, derrière un Mur de 700 km construit à 90% sur des terres palestiniennes confisquées, dans l’humiliation des check points, l’encerclement par quelque 600 000 colons, la misère des agriculteurs privés de l’accès à leurs champs, le blocus de Gaza depuis 2006, les guerres contre Gaza (2008-2009, 2011, 2012, 2014, l’armée israélienne annonce la prochaine …), … Madame Frankel a-t-elle jamais mis les pieds dans ce qui restent des territoires palestiniens, véritable peau de chagrin percée ?

La propagande israélienne est si efficace que le monde entier compatit avec les besoins de sécurité d’Israël, avec force indulgence, alors que nul « grand » ne semble se soucier de la sécurité des Palestiniens…

Mme Frankel parle d’encouragement à la haine, auquel se livrerait le Hamas… La haine a-t-elle besoin d’encouragement face à une occupation violente, interminable, répressive ? Mme Frankel évoque sa mère d’origine bulgare et l’occupation allemande de la Bulgarie. Je doute de la douceur des sentiments nourris par sa famille grand-maternelle vis-à-vis de l’occupant nazi … Quand les jeunes générations sont privées d’espoir, la colère a tendance à se transformer en haine … Essentialiser les Palestiniens (que Mme Frankel préfère nommer Arabes … la Palestine n’existe donc pas ? 137 Etats l’ont pourtant reconnue) dont la culture ne serait que « glorification de la violence » offre une bien belle parade : comment négocier en effet avec des bêtes sauvages ? Non, non, l’attentat de Tel Aviv n’a rien à voir avec l’occupation, il tombe du ciel … Le maire de Tel Aviv qui a osé dire : « Israël est probablement le seul pays qui en occupe un autre et ne comprend pas ce qu’il doit faire » a déchainé les imprécateurs.

Pourquoi Mme Frankel ne cite-t-elle pas les membres du gouvernement qu’elle représente : « Les Palestiniens sont des bêtes, ils ne sont pas humains », Eli Ben-Dahan, vice-ministre de la Défense (ça ne vous rappelle rien ? Les Juifs, ces rats qui envahissent tout ? Les Tutsis, ces cafards dont il faut se débarrasser ?…) ; « Nous devons enterrer les combattants dans des cimetières secrets et abattre toutes les maisons dans leurs villages», Naftali Bennett, ministre de l’Éducation et de la Diaspora ; « Les Palestiniennes devraient disparaitre, de même que les maisons dans lesquelles elles ont élevé ces serpents », Ayelet Shaked, ministre de la Justice, etc.
Mme Frankel dénonce l’éducation à la haine en Palestine: se souvient-elle de ces écoliers israéliens invités à dédicacer les missiles en attente d’être lancés sur les civils libanais? Ne s’est-elle pas inquiétée de la déchéance morale de ses concitoyens venus en avril célébrer en héros national le soldat qui avait achevé d’une balle dans la tête ce jeune Palestinien blessé, gisant à terre à Hébron ?

Enfin, Mme Frankel nous parle de sa famille qui « arrivée avec 3 fois rien » en Israël après la 2e Guerre mondiale, a réussi … Comment ? Les « Arabes » ne font pas pareil ? Comment ? Ils n’ont pas déjà fait de « Gaza la Singapour du Proche-Orient » ? Gaza, prison à ciel ouvert et mouroir d’un peuple abandonné, n’est pas encore hérissée de gratte-ciels miroitants ?! Ces « Arabes » seraient donc paresseux ? Et qui plus est pleurnichards : « ils se complaisent dans l’inlassable déploration de leur statut de réfugiés »… Les parents de Mme Frankel ont édifié une maison dans leur nouveau pays. Les Palestiniens en édifient bien eux aussi ; le problème, c’est qu’on les détruit au moindre prétexte, en guise de punition collective (bien peu efficace …), pour s’approprier leurs terres, pour les pousser hors de Jérusalem dans ce qu’on appelle poliment « quiet transfer » (moins poli : « nettoyage ethnique »). Depuis 1967, ce sont plus de 48,000 maisons et autres structures essentielles à la vie quotidienne des Palestiniens qui ont été détruites ….

Mme Frankel affirme son désir de « vivre enfin en paix ». Qu’elle demande à son gouvernement et à ses concitoyens d’écouter Marwan Barghouti, le Nelson Mandela palestinien : « Le dernier jour de l’occupation sera le premier jour de paix. »
Et qu’elle accepte mon invitation à nous rencontrer ici au Luxembourg pour faire avancer notre objectif commun : la paix.

Martine Kleinberg
Présidente du Comité pour une paix juste au Proche-Orient

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