Aux autorités de la Ville de Luxembourg à propos de la “Saison Culturelle Israélienne 20011/2012“

Lettre ouverte aux autorités de la Ville de Luxembourg concernant la prochaine saison culturelle israélienne (septembre 2011 – juillet 2012)

Mesdames et Messieurs le Bourgmestre, les Échevins, les Conseillers communaux,

Comme les autres citoyens du Luxembourg, nous avons été informés récemment de la programmation d’une saison culturelle israélienne organisée conjointement par l’Agence luxembourgeoise d’action culturelle et le Service culturel de l’Ambassade d’Israël.

Nous nous réjouissons du fait que la Ville de Luxembourg renoue avec sa tradition ancienne d’ouverture aux cultures étrangères, et particulièrement avec des cultures de pays méditerranéens. Le dialogue euro-méditerranéen ne peut que gagner à ces découvertes et rencontres inter-culturelles.

Le choix d’Israël pour inaugurer actuellement ce nouveau cycle nous pose cependant des questions graves d’ordre humanitaire, d’ordre éthique et d’ordre politique.

Ces questions concernent les politiques israéliennes mises en œuvre sur le terrain depuis des décennies. Aujourd’hui, l’État d’Israël, non seulement continue imperturbablement et impunément ces politiques, mais il accentue résolument certaines d’entre elles alors qu’elles sont en totale contradiction avec les Droits de l’homme, le Droit international, les résolutions de l’ONU et diverses Conventions internationales. Par ailleurs, au cours des dernières années, des personnalités politiques israéliennes de haut niveau ainsi que des membres ou responsables de groupes politico-religieux ne craignent plus de clamer ouvertement des objectifs en totale opposition avec les paramètres de sortie du conflit internationalement reconnus.

Au sein des Territoires Palestiniens Occupés (TPO), Israël poursuit l’occupation sous ses diverses formes et dans de nombreux domaines, accélère la construction de nouveaux logements dans les colonies toutes illégales selon le Droit international, continue de construire le Mur dit de séparation et annonce la construction de nouveaux murs, continue de s’approprier des ressources palestiniennes vitales (eau, terres), multiplie les arrestations et emprisonnements arbitraires, continue la torture et les mauvais traitements à l’égard des prisonniers palestiniens, maintient l’enfermement de 1,5 million de Gazaouis dans leur prison à ciel fermé. Il criminalise la résistance populaire non-violente, l’évocation de la nakba (expulsion de 800 000 Palestiniens en 1948), les récits historiques non officiels, l’appel au boycott, au désinvestissement et aux sanctions. Au plan culturel, divers obstacles sont régulièrement mis par Israël à la création et aux échanges culturels entre les Palestiniens des TPO entre eux (Gaza, Cisjordanie, Israël) et de l’étranger ainsi qu’avec les organisations de l’étranger.

Au sein d’Israël même, les Palestiniens d’Israël et divers groupes minoritaires sont l’objet de discriminations, dont certaines sont coulées dans des lois. D’ailleurs – n’est-ce pas significatif ? -, le programme de la saison culturelle israélienne à Luxembourg ne comporte aucune manifestation culturelle arabe palestinienne : les Arabes sont oubliés – ignorés – niés, alors qu’ils représentent près du cinquième de la population d’Israël.

Au niveau international, diverses formes de répression sont exercées et divers obstacles sont pratiqués à l’égard des internationaux à leur entrée en Israël, surtout s’ils veulent se rendre dans les TPO. Au plan commercial, Israël continue de recourir à des pratiques frauduleuses et mensongères dans l’exportation de biens étiquetés « made in Israel » – alors qu’ils sont produits illégalement dans les colonies tout aussi illégales – et bénéficient de ce fait, de manière illicite, des exemptions de taxe à l’importation dans l’UE – aux dépens des contribuables européens. Enfin, au plan politique et diplomatique, une campagne et des manœuvres israéliennes de grande envergure sont menées actuellement en vue d’empêcher la reconnaissance de l’État palestinien à l’ONU le 20 septembre prochain.

Au cours des dernières années, l’image d’Israël s’est fortement détériorée auprès des opinions publiques et de certains États occidentaux. Le gouvernement israélien actuel mène donc une vaste campagne de séduction économique, touristique et culturelle en vue de faire oublier les « crimes de guerre » et peut-être les « crimes contre l’humanité » accomplis dans les derniers conflits (guerre du Liban en 2006, Opération Plomb durci en déc. 2008-janv. 2009), l’agression violente contre la flottille de la Liberté en 2010, ainsi que ses violations quotidiennes des droits de l’homme et des conventions internationales.
Pourtant, au cours des dernières années, l’UE et le Luxembourg ont eu des positions claires, constantes et répétées, critiquant ou condamnant ces violations et leur poursuite et appelant Israël à les cesser ; la Chambre des Députés du Luxembourg a voté à l’unanimité en novembre 2009 une motion condamnant la poursuite du siège de Gaza, l’extension de la colonisation, etc.

Dans ce contexte local et international, la saison culturelle israélienne organisée à Luxembourg, telle qu’elle se présente, nous apparaît profondément ambiguë et critiquable. Comme le rappelle François Bremer dans son art. du Tageblatt le 30 août dernier, « Au moment même où, à l’ONU, Israël usera de toute son influence pour torpiller l’admission de l’État palestinien, ce même Israël sera à l’honneur au Luxembourg… [et] l’État hébreu se verra offrir pour ses artistes les centres culturels les plus prestigieux de la Ville de Luxembourg : la Philharmonie, le Conservatoire, les théâtres … ». Tout se passe donc … comme s’il ne se passait rien de spécial en Israël-Palestine. Mettre en œuvre cette saison culturelle comme elle semble prévue équivaut à cautionner une nouvelle fois dans les faits les politiques menées par Israël. L’on peut dire de tout spectateur qu’il encourage un spectacle, ses acteurs et ce qu’ils représentent, le public étant l’élément indispensable de tout spectacle ; le spectateur – sauf s’il réagit – devient ainsi le complice du spectacle. La culture n’est pas au-dessus des réalités conflictuelles, ni en dehors de la politique – elle leur est liée : elle les cautionne, les légitime, ou bien elle les critique, s’en distancie, ou bien encore elle accompagne la résistance pacifique pour lui donner un esprit et un sens.

Toujours est-il que nous demandons prioritairement aux autorités de la Ville de Luxembourg de lever, aux yeux des habitants de la ville, des citoyens de notre pays et de la Grande Région, les ambiguïtés de cette saison culturelle en rappelant, lors de l’ouverture de la saison, le 22 septembre, les positions du Luxembourg sur les principales dimensions de la situation (fin de l’occupation, cessation de toute activité de colonisation, mettre un terme au siège de Gaza, respecter le droit international dans le traitement des prisonniers palestiniens …). Nous leur demandons également de s’assurer qu’aucun des biens produits dans les colonies israéliennes illégales ne soit distribué pour la consommation ou vendu dans le cadre de cette saison culturelle (nous pensons à divers vins israéliens, à divers agrumes et épices, à certains produits de beauté, et bien d’autres dont nous disposons du relevé). Nous leur proposons encore d’insérer dans le programme de la saison culturelle des événements culturels permettant à communauté arabe d’Israël de s’exprimer, et de soutenir certains événements en relation avec la situation en Israël-Palestine programmés indépendamment de cette saison culturelle par le CPJPO et d’autres organisations et institutions du Luxembourg, dont la visite à Luxembourg, le 3 octobre prochain, de Stéphane Hessel, ambassadeur de France. La réponse à ces dernières demandes n’aura évidemment de sens que si les ambiguïtés énoncées sont levées par les responsables politiques de la ville ou du pays.

En ce qui nous concerne, nous ne pourrons rester inactifs face à ces ambiguïtés. Comme cela se fait depuis plusieurs années dans de nombreux pays européens, nous en informerons en temps et en heure nos concitoyens en les appelant à prendre leurs responsabilités et nous interpellerons les artistes invités en leur demandant de se situer par rapport aux politiques – y compris les politiques culturelles – menées par État d’Israël à l’égard des Palestiniens des TPO et des Palestiniens israéliens.

Des artistes européens et nord-américains de plus en plus nombreux refusent, dans le contexte rappelé ci-dessus, de se rendre en Israël et des artistes israéliens refusent d’être instrumentalisés par leur État pour légitimer ses politiques.
« Notre intention n’est pas – comme le disait encore Fr. Bremer – de critiquer a priori les artistes israéliens ni les échanges culturels comme tels. Nos questions, nos critiques et nos propositions s’adressent d’abord aux responsables politiques de la Ville de Luxembourg » qui, par l’organisation et le soutien de cette saison culturelle israélienne, offrent à État d’Israël, dans les conditions actuelles (nous soulignons) « une tribune de propagande sans pareille.

Insouciance ? Inconscience ? Manque de sens politique ? » Aux lecteurs de juger… Mais n’oublions pas cette réflexion : « Et pourtant, nous savions » !

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