A propos du dernier livre de Pascal Boniface

« Rien ne justifie ce torrent de boue déversé sur lui » Préface du livre par Michel Wieviorka, sociologue et écrivain.

L’antisémite. C’est ainsi que Pascal Boniface est perçu par de nombreuses personnes, juives ou non. Cette qualification déshonorante est en totale contradiction avec ses combats personnels, menés contre le racisme et l’antisémitisme.
Sa famille et lui-même ont été menacés. Le centre de recherche qu’il dirige, dont les travaux font autorité sur le plan national et international, a frôlé à plusieurs reprises la disparition, parce qu’il a osé critiquer un gouvernement étranger. Régulièrement traîné dans la boue depuis quinze ans, il n’a jamais écrit ou prononcé une phrase pouvant justifier un tel traitement.
Qu’une telle affaire se déroule en France paraît incroyable ; elle est pourtant réelle. Dans un récit autobiographique précis, touchant et enlevé, Pascal Boniface en tire des conclusions sur les effets délétères de l’importation du conflit israélo-palestinien en France.

Préface par Michel Wieviorka

Référence du livre

Quand Pascal Boniface m’a demandé cette préface, j’ai pensé qu’il ne s’agissait pas d’une invite anodine. Introduire l’ouvrage d’une personne accusée d’antisémitisme, ce n’est pas rien ! Voici donc un chercheur, Pascal Boniface, dont les analyses politiques et géopolitiques seraient partiales et orientées – en la matière chose banale ! -, mais aussi animées par la haine des Juifs et de l’État d’Israël : le reproche est lourd. Voici le fondateur et directeur d’un institut de recherche, l’IR1S, dont l’existence est menacée et le fonctionnement affaibli sur la base des mêmes accusations : l’affaire est grave, puisqu’elle atteint non seulement une personne, mais en plus une institution vouée à la production et à la diffusion de connaissances.Sur quoi s’appuie le soupçon tournant à la dénonciation 7 Sauf à considérer que toute critique de la politique israélienne est nécessairement entachée d’antisémitisme, les accusations ne tiennent guère. On peut être en désaccord politique avec Pascal Boniface, bien sûr, et ne pas partager ses amitiés ou ses inimitiés : cela ne justifie en aucune façon les torrents de boue qui sont déversés sur lui depuis plus de quinze ans, avec un parti pris dont j’ai été témoin direct à plusieurs reprises.
Oui, le débat dérape constamment en France dès qu’il est question de l’islam, des musulmans et des juifs. Oui, une violence verbale, particulièrement menaçante, peut s’exercer en France sur quiconque s’autorise à critiquer la politique de l’État hébreu. Oui, des acteurs engagés, intellectuels, militants, responsables institutionnels juifs préfèrent la disqualification de l’adversaire politique au débat argumenté, l’invective et la mise en accusation à tout effort pour écouter ou lire honnêtement ceux qui ne pensent pas comme eux, et qui n’en sont pas pour autant d’horribles racistes.Et quelle disqualification, quelle accusation ! Car enfin, personne ne peut ignorer que l’antisémitisme est un crime, et pas simplement affaire d’opinion. Et que quiconque le professe est par conséquent criminel. Nécessairement criminel. Le diagnostic laisse généralement l’accusé sans réplique, sans capacité de se défendre et de faire entendre sa voix, tant le crime est grave et choquant. Le plus souvent, les médias condamnent, et l’opinion suit, sans jugement serein et documenté: c’est bien ce qui est arrivé à Pascal Boniface.
Il se trouve que moi aussi, j’ai eu parfois à souffrir, certes à petite échelle, de comportements et de propos du type de ceux que décrit Pascal Boniface. Mais à ceci près qu’on peut difficilement soupçonner quelqu’un comme moi d’antisémitisme – encore qu’il arrive qu’un intellectuel juif soit traîné devant les tribunaux sous ce chef, Edgar Morin en sait quelque chose, et qu’un argument est parfois brandi, sans démonstration, pour expliquer le supposé antisémitisme de la part de Juifs : ils seraient mus par la haine de soi.
Il est douloureux d’être détesté et rejeté par des personnes et des groupes qui dénaturent vos écrits, confondent l’analyse sociologique et la prise de position idéologique, stigmatisent, exercent des pressions pour vous interdire d’expression, et se présentent comme les garants de valeurs qu’en fait ils détournent ou pervertissent. Ainsi, dans le passé, j’ai connu et apprécié le CRIF de Théo Klein ou d’Henri Hajdenberg, une organisation humaniste, ouverte à la vie intellectuelle, au débat d’idées, éprise de justice et de progrès social, j’ai aussi vu comment celui de Roger Cukierman pouvait se révéler le contraire, y compris avec moi, me salissant sans vergogne – il n’y a de ce point de vue rien qui me surprenne dans le récit de Boniface.
Il faut donc d’abord souhaiter que ce livre permette d’en finir une fois pour toutes avec des polémiques haineuses, des stigmatisations qui devraient céder la place à des échanges argumentés, sur le fond, auxquels, je peux aussi en témoigner, Pascal Boniface ne s’est jamais dérobé.
Mais il faut également lire cet ouvrage comme la mise en exergue de deux phénomènes complémentaires qui dérangent.
Dans notre pays, bien des intellectuels et des acteurs politiques sont prompts à dénoncer le communautarisme et à défendre des postures hyper-républicaines pour n’accepter de voir que des individus dans l’espace public, sans être en aucune façon troublés par l’existence d’un communautarisme juif. Les Juifs de France sont devenus visibles et actifs comme tels dans l’espace public, culturellement, politiquement, contre l’antisémitisme, dans leur relation à Israël, à partir de la fin des années 1960. Mais cette mutation n’appelle guère réflexion et encore moins discussion aux yeux de certains de leurs intellectuels organiques, parmi les plus républicains, qui ne s’interdisent nullement par ailleurs de pourfendre les tendances d’autres groupes, réelles ou non, à fonctionner sur un mode communautaire. Ceux-là sont anticommunautaristes … sauf pour leur propre groupe!
Et, deuxième phénomène : ce communautarisme juif est vite indissociable d’un soutien inconditionnel à la politique du gouvernement d’Israël, quelle qu’elle soit. Les mêmes intellectuels et responsables politiques, pour être cohérents avec eux-mêmes, en deviennent alors vite incapables de distinguer entre la critique de l’action gouvernementale en Israël, et un antisionisme virulent, hostile à l’existence même de cet État, et assez largement antisémite. Ils semblent même ignorer qu’en Israël des positions parfois plus radicales encore que celles de Pascal Boniface, et au moins aussi critiques que les siennes à propos de la politique du gouvernement, font partie de la vie démocratique.
Depuis près d’un demi-siècle, le débat est vif, en France comme dans d’autres pays, à propos des différences culturelles puis religieuses. Certains ont plaidé pour leur reconnaissance dans l’espace public, au risque d’encourager le communautarisme ; d’autres ont préféré se référer à des principes républicains repoussant les différences dans la sphère privée, versant parfois dans l’intolérance. J’appartiens au petit nombre de ceux qui se demandent comment concilier l’universel et le particulier, l’idéal républicain et la reconnaissance des différences, plutôt que de les opposer. Il me semble que ceux qui sont les plus actifs dans la vindicte et la haine vis-à-vis de Pascal Boniface relèvent d’une tout autre catégorie : ils mettent en avant la République comme principe général et incarnent en même temps le particularisme juif dans la vie publique. Peut-être même leur violence verbale, leurs excès sont-ils l’expression d’une sorte de schizophrénie idéologique.
Pascal Boniface, au-delà des critiques que méritent ses propres analyses et prises de position, est celui qui vient d’une certaine façon souligner le caractère intenable de positionnements où se juxtaposent, sans conciliation autre que mythique, l’universalisme républicain et l’adhésion à un communautarisme incluant de plus, presque automatiquement, le soutien inconditionnel à un État étranger. Or le débat n’est pas possible pour ceux dont il met en péril l’intégrité intellectuelle et morale, il laisse chez eux la place à la violence, d’abord verbale, mais aussi lourde de menaces physiques – Boniface en sait quelque chose.
Ces questions sont importantes, et délicates. Pascal Boniface, dans l’ensemble, a évité de déraper lui aussi dans la radicalité des propos, il a toujours souhaité discuter, défendre ses positions, ses analyses, en argumentant. J’écris cette préface pour lui rendre justice, mais de là, aussi, pour plaider en faveur d’une société où le débat public soit moins haineux et injuste, où l’esprit critique puisse s’exercer. Où l’excès, l’invective, et la dénonciation elle-même plus ou moins complotiste, laissent la place à l’argumentation et au respect des personnes. Où l’on puisse traiter du communautarisme dans toutes ses expressions, et pas seulement dans celles que l’on souhaite servir, ou au contraire combattre. Et où l’on mène le combat nécessaire contre l’antisémitisme là où il sévit, sans le confondre avec une exigence de soutien inconditionnel à la politique israélienne.

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